Le mot que tout le monde emploie, jacuzzi, est un nom de famille. Sept frères italiens partis pour la Californie, une hélice d'avion, une pompe d'irrigation et un enfant malade : voilà ce qu'il y a derrière. Mais l'objet, lui, est bien plus vieux que la marque. Il n'a pas été inventé une fois, il l'a été trois, à deux mille ans d'intervalle.
Rome savait déjà presque tout
Les thermes romains ne sont pas l'ancêtre lointain du spa : c'en est déjà la mise en scène complète. Le baigneur suit un parcours de températures. Le caldarium est la salle chaude, le tepidarium la salle tiède qui sert de sas, le frigidarium la salle froide et son bassin. L'eau et les sols sont chauffés par hypocauste, une circulation d'air chaud sous le dallage.
L'échelle a de quoi surprendre. Les thermes de Caracalla couvrent onze hectares et accueillent seize cents baigneurs à la fois, avec jardins, bibliothèque, salles de sport, de massage et boutiques. Au quatrième siècle, Rome compte près d'un millier de bains publics, la plupart gratuits ou presque. On n'y va pas seulement se laver : on y retrouve des amis, on y traite des affaires, on y fait du sport.
Il manque une seule chose, et c'est celle qui donnera son nom à toute l'histoire : l'eau y est immobile. Le massage existe, mais il est donné à la main. Personne ne sait encore faire tourner l'eau autour du corps.
Mille ans d'oubli, et seulement en Europe
Avec la fin de l'Empire, les aqueducs cessent d'être entretenus et les thermes ferment. L'Europe perd l'habitude du bain public, que la peur des épidémies et la morale acheveront de discréditer. Ailleurs, la pratique ne s'interrompt jamais : le hammam dans le monde musulman, l'onsen et l'ofuro au Japon. Retenez ce fil japonais, il ressort en Californie dans les années 1960.
Le mot « spa » vient d'une petite ville belge
Vous lirez souvent que spa serait l'acronyme du latin sanitas per aquam, la santé par l'eau. C'est faux, et c'est même un cas d'école : la formule a été fabriquée après coup pour expliquer un mot qui existait déjà. Spa est le nom d'une ville de la province de Liège, célèbre pour ses sources dès le seizième siècle. Les visiteurs britanniques ont ramené le nom chez eux, les villes d'eaux anglaises l'ont adopté, et le nom propre est devenu un nom commun.
Le dix-neuvième siècle en fait une affaire médicale. Les stations thermales se construisent, Vichy, Bath et les autres, pendant que des praticiens comme Priessnitz puis Kneipp bâtissent des cures entières sur l'alternance du chaud et du froid. L'eau redevient un traitement, prescrit et encadré. C'est dans ce cadre-là, et non dans celui du loisir, que naîtra la machine.
1915 : des hélices d'avion, puis des pompes
Les frères Jacuzzi quittent Casarsa della Delizia, dans le Frioul, pour la Californie au début du vingtième siècle. Ils fondent Jacuzzi Brothers en 1915. Leur premier succès n'a rien à voir avec l'eau : Rachele dessine une hélice d'avion en bois d'une légèreté inédite, que l'aviation militaire américaine utilise pendant la Première Guerre mondiale. La famille construit ensuite le premier monoplan à cabine fermée, qui transporte le courrier américain.
Au début des années 1920, l'un des frères, Giocondo, meurt dans le crash d'un de leurs appareils avec trois passagers. La famille abandonne l'aviation et se tourne vers les pompes. Leur pompe de puits profond se vend très bien aux agriculteurs californiens. Autrement dit, l'entreprise qui inventera le spa est d'abord, et pendant trente ans, un fabricant de pompes.
Les années 1950 : une pompe dans une baignoire, pour un enfant
Le fils de Candido Jacuzzi, Kenneth, est atteint d'une polyarthrite rhumatoïde à quinze mois. L'hôpital le soulage par des séances d'hydrothérapie, impossibles à reproduire à la maison. Candido adapte alors une pompe de la maison en une pompe portable que l'on plonge dans la baignoire familiale, et qui met l'eau en mouvement.
Commercialisée sous le nom de J-300, elle est d'abord vendue aux hôpitaux et aux écoles. Ce n'est pas encore un objet de confort : c'est un appareil de soin. L'eau tourne enfin, mais la machine reste extérieure au bain.
1968 : le bain devient le jacuzzi
La génération suivante franchit le pas. Roy Jacuzzi intègre les jets à la cuve elle-même et présente en 1968 le premier bain à remous intégré, baptisé le Roman. Il n'y a plus de pompe à poser dans l'eau : la baignoire est la machine.
C'est ce modèle qui fait basculer le nom de famille dans le langage courant. En France comme ailleurs, « jacuzzi » désigne aujourd'hui l'objet, quelle qu'en soit la marque, exactement comme frigidaire ou scotch.
Les années 1970 : la Californie invente le spa que nous vendons
Pendant ce temps, dans les collines californiennes, des bains en bois apparaissent, inspirés des cuves japonaises et construits dans le séquoia des tonneliers de la vallée viticole. La mode explose au milieu des années 1970. Le bois cède ensuite au polyester, puis à l'acrylique, plus résistant.
Le saut décisif est ailleurs : c'est l'invention du spa portable autonome, une cuve dont la tuyauterie, le chauffage, la filtration et l'isolation tiennent dans le même habillage, et qu'il suffit de raccorder. C'est très exactement l'objet que l'on installe aujourd'hui dans un jardin, et il ne vient pas de chez Jacuzzi mais de ces ateliers californiens.
La décennie n'a pas été glorieuse pour autant. Les premières coques ont beaucoup souffert : cloques, fissures de gelcoat, décollements. Les taux de défaut ont été considérables avant que l'acrylique renforcé ne règle la question. Quand nous insistons sur la qualité d'une coque plutôt que sur le nombre de jets, c'est cette période-là que le métier a en tête.
Où nous en sommes
| Époque | Ce qui apparaît |
|---|---|
| Antiquité romaine | Le parcours chaud, tiède, froid, et le bain comme lieu de vie |
| Seizième au dix-neuvième siècle | La ville de Spa donne son nom, le thermalisme fait de l'eau un soin |
| 1915 | Jacuzzi Brothers, hélices d'avion puis pompes |
| Années 1950 | La pompe J-300, plongée dans la baignoire |
| 1968 | Le premier bain à jets intégrés |
| Années 1970 | Le spa portable autonome, en bois puis en acrylique |
| Aujourd'hui | Isolation, filtration et électronique de régulation |
Un spa d'aujourd'hui se juge sur ce qui ne se voit pas : l'isolation de la cuve et de l'habillage, qui décide de la facture d'électricité, la filtration et le traitement de l'eau aux ultraviolets, l'électronique qui tient la température au degré. Les modèles qui se branchent sur une prise domestique ont ouvert le marché aux terrasses et aux petits jardins, les spas de nage ont amené la fonction bassin dans l'emprise d'un spa, et le bain froid revient en force, ce qui n'est jamais que le frigidarium sous un autre nom.
Deux mille ans plus tard, ce qui n'a pas bougé d'un pouce, c'est la raison d'être : de l'eau chaude, une place assise, et du monde autour. La machine a changé, le motif jamais.




